Aqua Tumulta

Prologue

Aqua tumultaDouala, Cameroun, vendredi 20 juin 2008

Du balcon de sa chambre de lAkwa Palace, café en main et vêtu dun peignoir, Diego Miranda observait les manèges dun jeune Africain. Ce dernier venait de s’emparer d’une bicyclette couchée sur le terre-plein du boulevard du Général-Leclerc près dun groupe d’adolescents aux vêtements dernier cri qui parlaient fort, en gesticulant. Manifestement pas plus âgé de dix ans, le garçon peinait à se maintenir en équilibre sur le vélo beaucoup trop haut pour lui. Après avoir gauchement parcouru une trentaine de mètres, il choisit de disparaître dans la ruelle boueuse qui prenait à gauche du restaurant Le petit Marseillais. Mal lui en prit, il dérapa et sétala dans la gadoue. Il se releva tout marri, souillé de la tête aux pieds à lexception du blanc des yeux. Les bras écartés du corps, immobile sous une couche de bouillasse épaisse et gluante, personnage risible, il provoqua lamusement des passants qui longeaient les immeubles afin déviter les éclaboussures soulevées par les automobilistes indifférents.

        Ce mouvement de curiosité atteignit les adolescents avides de connaître lobjet de ce nouvel attroupement. Ils suspendirent leur conciliabule. Le plus grand d’entre eux, un garçon tout en longueur avec casquette rouge posée à l’envers sur son crâne rasé, constata alors, simultanément, qu’on lui avait dérobé sa bicyclette et que c’était le voleur qui se dressait ainsi tel un spectre de boue.

        Il ne vit rien de risible.

        Ne faisant ni une ni deux, il fondit vers le jeune chapardeur pour lagonir dinjures et reprendre son bien.

        Diego Miranda rentra dans la chambre et déposa sa tasse sur une table de chevet. Il tomba le peignoir fourni par lhôtel et fit couler la douche.

        Sous le jet tiède, il songea à la scène à laquelle il venait d’assister : elle lui en rappelait plusieurs du temps il aurait été le jeune voleur plutôt quun des adolescents mieux nantis.

        Cétait au milieu des années 1960, alors quil vivait dans un barrio de Medellín, nommé la Commune l3, un enfer de misère et dinsalubrité. Il y passait ses journées à arpenter le lacis des ruelles à la recherche de ce quil pouvait voler et revendre à vil prix. La Colombie baignait alors dans un climat de violence. Quelques années auparavant, dans la foulée de la guerre civile qui avait fait 300 000 victimes, sa famille avait été chassée de son hameau. Inadapté à la ville, son père avait longtemps vivoté avant de joindre les troupes dispersées de larmée révolutionnaire de Manuel Marulanda (dont les débris constitueraient, beaucoup plus tard, les Forces armées révolutionnaire de Colombie les FARC). Sans équipement ni expérience militaire, cette dernière avait été rapidement désagrégée par celle du président Guillermo Leon Valencia qui avait capturé au moins deux tiers de ses effectifs. Cest à cette époque quAlvaro Miranda avait disparu pour ne jamais revenir, laissant dans un dénuement total son fils et sa femme. Cette dernière était décédée de privations peu après.

Diego avait alors été vaguement adopté par une sœur de sa mère layant, tout compte fait, abandonné à lui-même. Elle lui donnait asile pendant quelques jours pour le mettre à la porte dès quun de ses amants se disait embarrassé par sa présence. Cest ainsi quil sétait retrouvé dans une mission de prêtres allemands vouée aux enfants de la rue. Son sort y avait été plus tragique encore, des comportements innommables de la part de ses religieux ayant provoqué dans sa vie une fissure qui nallait jamais se refermer.

        Fuyant cet enfer pour un autre, il était retourné à la rue, où il sétait forgé un caractère sans états dâme, hermétique aux sentiments dhonnêteté et de respect de ses semblables, sa survie même ne pouvant sembarrasser de telles considérations. Cette nécessité dautonomie lavait doté dun instinct supérieur, lui avait permis déchapper aux affres du vagabondage et de se faire une réputation de personnage froid et cruel. À lâge de quinze ans, il avait été recruté par un receleur de haut vol qui lui rachetait ses motos volées. Puis, par un trafiquant pour qui il avait fourgué de la drogue. Après quelques années de ce commerce périlleux pendant lesquelles il sétait endurci à tabasser les revendeurs oublieux de rembourser la marchandise, un jour il avait été mis sur un gros coup : semparer dun coffre contenant les recettes dune bande adverse quitte, lui avait-on précisé, à buter le courrier. Fruit de plusieurs trafics transfrontaliers, lopération avait réussi et rapporté près de huit millions de dollars américains. Au lieu daccepter, comme plusieurs de ses acolytes, un paiement en nature grand appartement, super cylindrée allemande et prostituées de luxe , il avait exigé dêtre rétribué en argent. Parce quon souhaitait le garder et quon le destinait à dautres missions du genre, on accepta : il toucha léquivalent de 800 000 dollars.

        Alors il prit le large : on ne revit jamais plus Diego Miranda dans les rues de Medellin.

        Plus de quarante ans plus tard, devenu spécialiste en informatique, en poste à Yaoundé, depuis l8 mois il y gérait les affaires de son employeur, la LCS (Logical creativa del Saragossa).   

Il naurait pas dû se trouver à Douala ce jour-là, mais plutôt à Bafoussam, le chef-lieu de la province de lOuest, afin de rencontrer un client important pour clore lexécution dun dernier contrat de sa société avant de rentrer en Espagne.  Aussi avait-il voulu se faire sétait-il fait le plus discret possible, quoiquon le connût à lAkwa Palace où il lui arrivait de séjourner ; mais le sort en avait décidé tout autrement. Dès son arrivée à lhôtel, il était resté coincé pendant près de deux heures dans un ascenseur en compagnie dune dame hollandaise claustrophobe. Il avait dû serrer les poings à sen rougir les jointures pour ne pas succomber à la tentation détrangler la quinquagénaire hystérique. Lorsque les techniciens les avaient tous deux libérés, il sétait montré poli, nullement affecté, et avait calmement regagné sa chambre en souhaitant quon oublie cet incident. Et lui avec.

Cétait sans compter avec le gérant de lhôtel qui, au petit-déjeuner,  prenant à témoin la salle à manger alors comble, sétait excusé auprès de lui pour le grave inconvénient quil avait subi et lavait félicité pour son sang-froid.

        À dix heures ce matin-là, il avait rendez-vous avec un membre dune ONG désireux de lui montrer la situation particulièrement pathétique dun village situé pas très loin de la capitale économique du Cameroun. Toujours dans le but quon le remarque le moins possible, il communiqua avec le coopérant pour lui demander daller lattendre au rond-point dit du 4e, peu après la sortie du pont du Wouri, plutôt que de le prendre à lhôtel. Aussitôt après, il réserva une place à bord dun vol qui le déposerait à laéroport de Bamiléké en moins dune heure, doù il pourrait se rendre à Bafoussam en après-midi et ainsi respecter le rendez-vous avec son client.

        Il quitta ensuite lhôtel à pied, franchit la horde des mendiants et des petits vendeurs massés aux abords de lentrée et héla un taxi. 

Maintenant, le soleil était haut et si chaud quil avait presque déjà asséché le fond des rues qui devenaient poussiéreuses.

        Le trajet seffectua sans heurt, la circulation étant quasi fluide à lexception dun engorgement à lentrée du pont, attribuable au grand nombre de bicyclettes et de piétons embarrassant les voitures.

        Diego Miranda reconnut aussitôt la place à son monument de bric et de broc représentant quelque chose comme un homme désarticulé, dressé au centre. Il descendit de voiture en payant le chauffeur qui attira son attention sur la beauté de cette œuvre témoignant de lingéniosité du peuple camerounais et il ne put sempêcher de se moquer intérieurement et de se composer un sourire amer.

        Le bruit dun klaxon lui fit tourner la tête : à bord dune Jeep rangée de lautre côté de la rue, un homme lappelait dun signe de la main. Il reconnut à sa tignasse blanche le coopérant dont il avait vu une photo dans le quotidien Mutation deux jours plus tôt avec lequel il avait rendez-vous et, après les salutations dusage, prit place à ses côtés.

– Je vous emmène donc dans ce village que nous devons délocaliser. Sa population est victime dun virus mortel dû à leau de leur seule source dapprovisionnement, un étang dormant dans la clairière près de laquelle ils ont établi leur village. La situation se dégrade dun jour à lautre et nous navons quasi pas de moyens… Il ne faudrait pourtant pas des fonds importants, seulement de quoi payer des soins et le transport de la population -un peu plus dune centaine de personnes – vers un autre village abandonné et que nous sommes en train de revitaliser.

Il faisait non de la tête comme sil refusait daccepter léventualité où rien nallait être fait et que les habitants de Kana continueraient bêtement de mourir.

Je vous remercie de vous intéresser au sort dramatique de ces malheureux, monsieur Miranda. Peut-être pourrez-vous convaincre votre société de nous aider ?

– Je vais faire tout ce qui est en mon possible.

Ils roulaient à présent sur une route tracée à la crête dun talus à la jonction de pauvres champs roussis. La personnalité de Miranda incitait le coopérant, un Texan retraité des affaires et qui, même dans la soixantaine, portait bien son nom de Young Lewis Young , à parler peu. Son passager se montrait en effet renfermé, pas très communicatif. Aussi porta-t-il toute son attention sur la conduite et se tut.

        Cest pourtant Miranda lui-même qui était entré en contact avec lui. Il sétait présenté en lui disant quil avait lu son interview dans le journal.   LAméricain y insistait tout particulièrement sur le fait que cette calamité était dautant plus effroyable quil aurait suffi, tout compte fait, de si peu pour la contrer.

        À lapproche de midi, la chaleur était devenue insupportable. Le coopérant sengagea dans une piste tout juste assez large pour le passage du véhicule, dont les roues couchèrent les herbes folles qui foisonnaient. Après avoir aperçu quelques amas de huttes vides et franchi un bois à la végétation si épaisse quils crurent sêtre perdus, ils débouchèrent dans une clairière. Un étang aux eaux saumâtres en occupait la plus grande superficie. En face, dans lincandescence du soleil, était érigé un village.

        Cest

En descendant de la Jeep, malgré leurs gestes rageurs, les deux hommes subirent lattaque dun bataillon dinsectes. Pénétrant dans le hameau, ils découvrirent aussitôt un premier groupe de malades et furent plongés dans lhorreur.

Couchés à même le sol au milieu dun tertre couvert de feuilles, tous pris des mêmes convulsions, le teint dune couleur indéfinissable et les yeux révulsés, hommes, femmes, enfants agonisaient. Des cris de douleur jaillissaient de leurs lèvres, des plaintes aiguës qui se confondaient dans une rumeur aux accents obsédants.

LAméricain ne fit aucun commentaire, mais son expression révéla toute la profondeur de son désarroi. Il jeta sur Diego Miranda un regard qui en disait encore davantage et constata que ce dernier était tout aussi troublé que lui.

Il se trompait cependant du tout au tout sur le véritable sentiment du Colombien.