Londres: Une circonstance ratée.

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Va à Londres !

Chaque fois que je vais en Europe, au départ mon fils Olivier me lance :
– Va à Londres !

Vrai que j’ai boudé l’Angleterre depuis toutes ces décennies où je suis allé en France, Suisse, Belgique, Hollande, Espagne, Italie, Portugal…Il n’empêche que Londres a toujours occupé mon imaginaire, auréolé de son prestige historique de capitale de l’Empire britannique sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Cependant, pour quelque motif obscur, je n’avais jamais véritablement forgé le dessin de m’y rendre.
Puis, voilà que lors de mon dernier séjour en France on accepta de m’échanger des certificats cadeaux de la SNCF (la Société nationale des chemins de fer français) contre un billet aller-retour sur l’Eurostar, train qui relie les capitales française et anglaise.
L’ennui de quelques heures en train à regarder défiler une campagne que le printemps n’avait pas encore réveillée, à traverser la Manche dans un tunnel comme un pan de nuit et d’arriver à la gare de Saint-Pancras (une des treize de Londres) et j’y étais.

Mais dans la précipitation de mon départ, j’avais oublié que l’Angleterre sous Madame Thatcher avait refusé de joindre la zone euro et que, donc, les billets que j’avais en cette monnaie n’y avaient cours. Au moment de leur conversation en livres (pounds), un choc : j’ai découvert que je ne parlais pas la langue du pays. Ainsi, au guichet d’un bureau de change la préposée s’adressa-t-elle à moi dans le vide, car je n’entendais strictement rien à ce qu’elle me racontait. Elle me parla en British et j’ai constaté alors combien la langue de Shakespeare n’est pas celle d’Hemingway : elle ne se dit ni ne s’entend comme en Amérique. Heureusement cependant, les chiffres sont d’une langue universelle et les principes mathématiques n’ont pas de nationalité.

Alors que je pataugeais dans le mélange des voyageurs qui arrivaient et partaient, un homme me repéra et, tout d’élégance et de civilité, s’offrit à me guider.
– Where is it that you are going ?
J’improvisai :
– Piccadilly… Piccadilly Circus.
Non seulement mon guide impromptu m’indiqua-t-il comment me rendre à la station de métro King’s Cross qui jouxte la gare, mais encore est-il qu’il m’accompagna dans la longue traversée de cette dernière, me prêta assistance dans l’achat de mon billet et ne me laissa à moi-même, avec amabilité, mais sans familiarité (le flegme britannique), que sur le quai du métro qui me conduirait à la Place où j’avais choisi de me rendre.

J’ai pris le métro déjà dans une multitude de villes, mais jamais encore n’étais-je monté dans le « tube ». Les quais n’y sont pas plus larges qu’un trottoir et le plafond du tunnel dans lequel ce métro circule est à quelques mètres près seulement du toit de ses wagons. À l’intérieur de ceux-ci, les passagers sont condamnés à se regarder, assis les uns face aux autres, leurs genoux séparés d’un espace si étroit que le mouvement incessant des passagers qui embarquent et débarquent les contraint de pointer à gauche, à droite, telles des girouettes sous le souffle de vents contraires.
Au bout d’environ quinze minutes, j’ai émergé de ce tortillard animé d’une curiosité quasi infantile à l’idée d’enfin voir Londres!
L’animation colorée des publicités diode luminescente qui enluminaient les édifices à la sortie du métro me fit penser à Times Square, en plus modeste. Mais la foule était, elle, beaucoup plus dense qu’à New York, dense à m’en donner le vertige. Elle débordait de toute part, couvrait presque l’immense socle du monument qui s’y dresse en mémoire de lord Shaftesbury et se déplaçait dans une hâte telle qu’on aurait dit qu’elle se fuyait elle-même.
Piccadilly Circus…

À ce spectacle, il me revint alors le vieil adage :
Il y tant de monde à Piccadilly Circus que toi qui y viens, qui que tu sois, tu croiseras quelqu’un de ta connaissance.
Comme parfois une certaine gravité teint les choses futiles, ces premiers incidents en sol anglais (monnaie, langue et foule oppressante) n’allaient-ils pas m’indisposer pour la suite et me faire rater ce qui autrement aurait pu être une belle circonstance?
Je m’encourageai en me disant qu’un faux départ peut se rattraper.

Pataugeant dans la multitude, j’entrepris de déambuler mollement d’une rue à l’autre, regardant tout autour et levant la tête, m’arrêtant pour bien voir et admirer les architectures complexes et variée, puis reprenant ma marche en considérant la perspective des rues qui fuyaient devant moi. Cerné de touristes qui, au spectacle des vitrines habillées de monarchie triomphante, marmonnaient une oraison continuelle à la famille royale, je me suis dit que reine et consorts constituaient un fameux fonds de commerce.
Bientôt je me trouvai à longer la masse rouge d’une Victoria, un de ces autobus à étage, emblématique de Londres au même titre que les « blacks taxis ». Une dame, aussi pleine d’entrain qu’une puéricultrice de garderie, m’approcha et me suggéra un tour de ville.

J’acceptai. Ce qui aurait pu être une bonne idée, mais…
Je montais à l’étage ouvert à tout vent et pris place devant pour bien assimiler le spectacle de la ville qui allait se déployer devant moi.
Hélas, je n’eus ni surprise ni satisfaction.

C’est que ce « tour de ville » qu’on m’avait été vendu était unilingue. Aussi, l’essentiel du discours célébrant les attraits de Londres et son histoire m’échappa-t-il. Et comme si cet inconvénient n’avait pas coupé assez court à mon expectation, ce qui devait être un parcours de deux heures ne dura qu’à peine une demi-heure…
Cette minimaliste tournée m’aura permis d’apercevoir tout juste Trafalgar Square et la Maison du Canada qui la jouxte, quelques entrées de parcs très engageantes et des barres de résidences en mitoyenneté aux dallages de perron blancs et portes noires laquées, d’une opulence feutrée, mais sans ostentation, d’allure froide, mais confortable.
Aussi, avec ce qui me restait quand même de bonne volonté j’ai décidé de me reprendre en me rendant au Parlement de Westminster en taxi.

J’étais informé que le prix d’une telle course risquait d’être onéreuse, mais ces taxis ne sont-ils pas considérés comme les meilleurs du monde, leur chauffeur pour en détenir un permis ne doivent-ils pas subir une épreuve exigeante de topographie urbaine et posséder impérativement un casier judiciaire vierge ?
Il me fallut de longues trente minutes avant d’aboutir au pied de la Tour de l’Horloge, que la plupart des visiteurs confondent avec la Tour de Londres. J’étais alors devant l’image la plus commune de la capitale anglaise et, tant qu’à jouer les touristes primaires, je m’y fis prendre en photo.
La foule n’avait en rien fondu et j’étais encore au centre d’un grouillement compact qui frisait la fureur. Je sais que c’est vétille ridicule, mais il m’a semblé être là pour rien, sous un ciel bas, très calme, froid et humide.
Je me dois cependant de dire que tout était au-dessus du vulgaire, que la politesse et le respect de l’autre étaient de tous les caractères et que je retiendrai de Londres ce trait enviable.

Après avoir musardé dans le quartier des parlementaires (La Cité de Westminster), en suivant les indications je suis revenu vers Piccadilly Circus. J’ai pour cela emprunté une artère magnifique (Whitehall) d’une somptuosité à couper le souffle. Je me suis arrêté à l’entrée de Downing Street d’accès interdit. Quand même, j’ai tendu le cou et ai aperçu la résidence numéro 10, celle de David Cameron le premier ministre.
Ont succédé des masses d’immeubles beiges au fil de rues qui, en moins de dix minutes à pieds –allo? le même trajet m’avait pris près d’une demi-heure en taxi?!- m’ont reconduit à la Place furieuse où, dans mes talons qu’il était, mon estomac m’a rappelé que je n’avais mangé de la journée…

Je suis entré dans un pub. Un de ces pubs anglais que j’ai tant visités à l’occasion de mes lectures, un de ces pubs aussi nobles et chics que je les avais imaginés. Des murs lambrissés de bois d’essences chaudes, un éclairage enveloppant, un décor à la fois raffiné, divers et empreints d’un âge respectable qui témoigne à la fois de la tradition et de l’Histoire.
Mais mon appétit l’emportant sur ma soif, j’ai choisi d’aller manger dans un restaurant ordinaire, aux prix exorbitants comme il m’a semblé en être de tout dans cette capitale.
Estimant que je manquerais de liquidité pour acquitter l’addition salée que j’appréhendais, je me suis arrêté au guichet d’une succursale bancaire croisée sur mon chemin.
Mal il m’en prit : l’appareil goba ma carte! Pourquoi? Cherchez à savoir puisque mon compte était assez fourni pour me permettre de retourner à mon hôtel parisien en taxi…

J’ai du coup éprouvé un désir presque physique de rentrer à Paris. À la gare Saint-Pancras, on accepta –toujours cette courtoisie anglaise – de modifier mon billet et, au lieu de quitter Londres à 21h30, plutôt c’est à cette heure-là que je débarquai à la gare Montparnasse.
Quand je repense à cette journée toute particulière où j’ai eu l’intention d’aimer Londres, je me répète ces mots d’un écrivain de ma prédilection, le suave et mondain Paul Morand :
Londres, avec sa distinction timide, m’a fatigué, et attristé un peu. Tout y est trop entassé. La capitale anglaise n’est pas parvenue à m’émouvoir.

Je n’en conclurai pas tant et lorsque je retournerai en Europe, je m’engage auprès d’Olivier à prendre tout le temps nécessaire pour ne pas, cette fois, rater la substance de cette grande ville qui, l’an dernier a quand même accueilli plus de touristes que Paris.

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