Une nouvelle pour Noël

LES SNOREAUX DU PÈRE CLOVIS.

 

Tôt ce matin-là, la journée s’annonça douce, un léger brouillard flottant au-dessus des champs enneigés. Ou peut-être était-ce l’effet de quelques larmes embrumant son regard depuis son cœur qui battait de tristesse?

On était en cette semaine nonchalante qui va de Noël au jour de l’An et le père Clovis, veuf et délaissé de ses enfants partis réussir à la ville, venait de terminer son train. Il ne lui restait que cinq vaches, un bœuf au poil chiffonné, cinq cochons pas très dissipés, des poules, un coq et deux canards, autant d’animaux perdus dans une ferme assez grande pour qu’ils se perdent mais plus assez profitable pour éviter un délabrement croissant.

C’est que le père Clovis n’avait plus que des bras faibles, des jambes infidèles, un corps fatigué et toutes ses illusions perdues.

Oh! il avait bien tenté de survivre en embauchant le fils bien intentionné de son voisin qui, lui, avait vendu sa terre pour se convertir en chauffeur d’autobus scolaire. Cependant, en quelques mois seulement le jeune homme avait conclu que la tâche était trop exigeante, trop répétitive et trop peu valorisante. Certes, il avait une bonne tête, mais le projet était chimérique et la réalité brutale : le père Clovis s’était trop longtemps bercé de l’utopique retour de ses enfants plutôt que de veiller à son exploitation.

Chacun des trois avait téléphoné à Noël. Le plus vieux afin de l’informer qu’il venait d’accepter un nouveau poste le forçant à déménager, ce dont il s’occuperait pendant la période des Fêtes. Après, il l’avait promis, il descendrait dans le Bas-du-fleuve rendre visite à son vieux père. Son frère, le cadet de la famille, avait enfin terminé le dernier stage nécessaire à l’obtention du diplôme auquel il avait consacré ses dernières années tout en travaillant dans un Macdo et il viendrait à son tour début février. Enfin, sa fille, veuve avec un enfant de huit ans et qui avait touché de son défunt mari un héritage raisonnable, venait de choisir le bénévolat auprès des vieilles personnes et elle entrerait bientôt dans ses nouvelles fonctions. Pour elle aussi, hélas, la période des fêtes lui serait nécessaire à réorganiser sa vie.

Le dos appuyé sur les pierre du vieux mur de la maison que son grand-père avait construite recroquevillée contre un bosquet d’érables, le père Clovis songeait à son destin qui allait, très bientôt, basculer.

Quelques semaines auparavant en effet, il avait reçu une lettre de l’institution bancaire qui détenait une hypothèque sur l’ensemble de ses propriétés, résidence, ferme, bâtiment, terre…Il avait failli ne pas la lire ayant égaré une fois de plus les lunettes qu’il avait dû se procurer sans quoi on allait lui retirer son permis de conduire. Quand il les avait trouvées, elles l’avaient vite déchanté : la missive lui annonçait qu’il en était fait de ses défauts de paiements et qu’on allait saisir tous ses biens.

On lui laissait un peu de temps pour s’y préparer ce qui ne lui donnait pas davantage de sous pour acquitter les mensualités en défaut.

Il perdrait donc tout, y compris son toit. Ses repères, ses habitudes. Son passé.

Quand il poussa la porte à vitre dépolie, il eut l’impression d’entrer dans une maison vide, déjà. Faut dire que chacun des enfants, en partant, avait apporté qui tel lit, qui tel commode, qui telles petites tables et armoires range-tout, etc.

Des souvenirs l’assaillirent en rafales mais il refusa de leur donner prise.

Il n’existait plus; il devrait exister autrement.

La table à manger au milieu de la cuisine, recouverte d’une nappe cirée, témoignait de son déjeuner : des graines de pains grillées, une tache de café et un restant de jus de fruit au fond d’un verre. La vaisselle trempait dans le lavabo et attendrait après son repas du midi pour être lavée. À la radio, c’était les informations et on parlait de Trudeau, le fils de l’autre et nouveau premier ministre.

Par lassitude, le père Clovis constata sans révolte que tout semblait pourtant si normal, comme avant, comme toujours, que rien n’annonçait la fin d’une vie et le début d’une autre qu’il ne pouvait imaginer.

En pensant aux appels de ses enfants le jour de Noel et à la douceur affective de leur voix, la blessure ouverte de sa solitude le fit souffrir. Il pensa se recoucher et se laisser dériver sans réfléchir, sans se rappeler, sans même rêvasser.

Au moment où il allait s’engager dans l’escalier vers sa chambre, il entendit le moteur d’un camion qui pénétrait dans la cour.

-Déjà? se dit-il en regardant par la fenêtre, derrière le tulle d’un rideau pour ne pas être vu.

Il y avait une voiture aussi. Une grosse voiture. Comme celle du docteur Bilodeau, avec un porte-bagage sur le toit.

Plissant des yeux, il lu sur la boîte du poids lourd : Déménagement en tout genre.

Bêtement, il fut pris d’un tremblement. De peur même, devant la fatalité qui se matérialisait, qui débarquait chez lui.

Puis, on frappa à la porte d’en avant. Il hésita. On frappa à nouveau. Alors à quoi bon, il n’était pas pour rester planté là comme une lampe éteinte : il alla ouvrir.

– Qu’est- ce tu fais papa? Tu ne nous ouvres pas?

C’était Carole, sa fille, les bras tendus vers lui, l’expression chargée d’une émotion difficile à définir car elle paraissait en même temps heureuse et au bord des larmes.  Elle était accompagnée d’un jeune garçon qui se tenait, méfiant, contre sa mère en le regardant par en-dessous.

– C’est nous, papa. On est là…

Il ne sut que dire et pendant qu’il les pressait contre lui, deux hommes pénétrèrent dans la cuisine en secouant leurs bottes sur le tapis.

– Bonjour ‘pa ! Ça va?

– Je…Oui. Je crois…Mais dites moi…

– Assis-toi. On va t’expliquer.

Et pendant qu’ils retiraient leur manteau et se mettaient à l’aise, Clovis prenait place au salon où ils vinrent le rejoindre, comme il en avait toujours été pour les réunions familiales d’importance.

Sa fille et son plus jeune fils, Martin, se tournèrent alors vers le plus vieux d’entre eux, Albert. Ce dernier se frotta les mais et s’adressa à son père en ces termes :

– J’ai obtenu d’être nommé gérant de la Caisse, par la Fédération, en remplacement de monsieur Dubé qui prend sa retraite. Ce fut facile : je suis un garçon du coin et toi, papa, un de leur plus ancien client.

– Plus maintenant…

– Oui papa, toujours un bon client : la somme des mensualités hypothécaires en retard a été comblée et, bien évidemment, en conséquence la saisie, levée.

– Mais le camion, là, dans la cour?

– C’est moi…C’est moi et Carole, dit Martin.

– Vous déménagez…ici?

-Oui.

Et tous trois se relayant, ils expliquèrent à leur père qu’Albert, gradué en Administration de l’Université Laval puis ayant travaillé à la Fédération des Caisses Desjardins à Lévis depuis quelques années   -ce que le père Clovis savait déjà- avait été promu à la responsabilité de gérant de Caisse et avait demandé d’exercer cette fonction dans leur village. Ce qui avait été accepté.

Martin, pour sa part, après s’être exilé à Montréal pour l’obtention d’un diplôme de la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’environnement à l’Université McGill, était tout heureux de revenir s’installer sur la terre natale persuadé que ses compétences lui permettrait d’en faire une exploitation rentable. Et c’est lui qui avait acquitté les traites en retard tout en produisant un rigoureux plan d’affaire.

Enfin, Carole confirma qu’elle entendait bel et bien vouer sa vie aux personnes âgées, plus précisément…à l’une d’entre elles, son père.

Le père Clovis demeura coi pendant de longues minutes. Il passa et repassa une main tâtonne sur son visage, regarda ses enfants à tour de rôle, puis il eut ce mot qu’ils savaient chargé de tendresse, d’affection et de reconnaissance :

Ben vous autres, vous êtes de sacré snoreaux!

 

 

 

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